Les nihilismes

Du lat. nihil «rien». Emprunté au russe nigilism (1829, répandu par le roman de Tourgueniev, Pères et enfants, 1862), lui-même probablement emprunté au français (d’après le CNRTL, https://www.cnrtl.fr/definition/nihilisme).

« Nihilisme » désigne aussi bien une fureur destructrice (vouloir le rien) qu’une profonde dépression (ne rien vouloir) ; le nihilisme anarchiste est explosif, le bouddhiste serein – zen. On l’associe à l’athéisme radical, mais la contemplation de l’absolu tend aussi à ravaler ce qui est (ici-bas) au moins que rien. On s’y convertit donc pour des raisons diamétralement opposées, et le terroriste se voit comme le dernier résistant au nihilisme contemporain, dans un monde qui ne croit plus à rien.

Avant le nihilisme on croit, à tort ou à raison, que l’homme est un être pourvu d’un corps, d’un esprit et d’une âme, qui sous des dénominations diverses, se trouvent différemment ordonnés (Pascal, les trois ordres…). Le nihilisme consiste à nier tour à tour ces trois instances, d’abord l’âme, puis l’esprit et, en dernière analyse (dissolution), le corps lui-même (la chair : le puritanisme est un nihilisme).

Rien n’existe… absolument

Doctrine philosophique selon laquelle rien n’existe au sens absolu; négation de toute réalité substantielle, de toute croyance.

« C’est [Flaubert] le négateur le plus large que nous ayons eu dans notre littérature. Il professe le véritable nihilisme » (Zola, Les Romanciers naturalistes, Flaubert, 1881, p.161):

« Il n’y a rien. Le monde est une immense aurore boréale. Ce nihilisme absolu le rendait [Taine] triste, mais il se raidissait contre toute idée consolatrice; il mettait un âpre stoïcisme à la nier, à la détruire. » Barrès, Cahiers, t.10, 1913, p.145.

Négation des valeurs morales et sociales ainsi que de leur hiérarchie.

« Du point de vue de l’éthique, le nihilisme réfute l’idée d’une vérité morale procédant d’une hiérarchie des valeurs; la valeur elle-même serait une notion inconsistante aussi bien du point de vue théorique que du point de vue pratique. » (Thinès-Lemp.1975).

Disposition d’esprit caractérisée par le pessimisme et le désenchantement moral.

« Cet affaiblissement de la volonté (…), c’est vraiment la maladie du siècle. On employait ce terme, il y a cinquante ans; on a parlé ensuite de grande névrose; on parle aujourd’hui de pessimisme et de nihilisme. » (Bourget, Nouveaux Essais psychologiques, 1885, p.173).

Le nihilisme des Lumières

On a remarqué avec surprise que dans l’ouvrage où Mad. la marquise de Sillery vient, en qualité de mère & d’institutrice, de venger la religion, elle ait comblé d’éloges M. de Buffon, lui qui a presque démontré le matérialisme. On ne peut penser que Mad. de Sillery, en lisant l’histoire naturelle, n’y ait point découvert la semence du nihilisme le plus décidé, & reconnu le désir de prouver que la nature est la mère, le guide & conservateur de tout l’ordre physique, qu’elle agit sans cesse & par des moyens uniformes, & que tout le moral dépend de l’organisation avec laquelle il cesse d’exister. Assurément, personne n’a montré plus clairement l’intention de saper les fondements de toute religion…

(Correspondance littéraire secrète, 1er juin 1787, p.199).

La « contribution » russe….

Doctrine [politique], apparue en Russie dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, qui n’admettait aucune contrainte de la société sur l’individu et qui aboutit au terrorisme radical; mouvement terroriste se réclamant de cette doctrine, qui passa à l’action vers 1870. Nihilisme destructeur.

Le terme même de nihilisme a été forgé par Tourgueniev dans un roman Pères et enfants dont le héros, Bazarov, figurait la peinture de ce type d’homme [l’individu-roi]

(Camus, L’Homme révolté, 1951, p.193).

La Russie au lendemain de l’abolition du servage. Les pères : bienveillants, un peu fatigués, sceptiques, mais convaincus qu’une bonne dose de libéralisme à l’anglaise résoudra les problèmes d’un pays encore médiéval. Les fils : sombres, amers, désespérés avant l’âge, haïssant toute idée de réforme, ne croyant qu’à la négation, au «déblaiement», à la destruction de l’ordre. «Je vois, dit l’un des pères à l’un des fils, vous avez décidé de ne rien entreprendre de sérieux. – De ne rien entreprendre, en effet, répéta Bazarov. – Et de vous borner à insulter. – Exact. – Et cela s’appelle le nihilisme ! – Cela s’appelle le nihilisme», répété Bazarov. Hamlet prérévolutionnaire, Bazarov ira au-devant d’une mort absurde, sa postérité hésitant entre les «démons» de Dostoïevski et les bolcheviks de 1917. Tourgueniev, Pères et enfants, 1862.

 

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